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Cabraal l’Exorciste

Goya Saturne

 

-         Les morves ! hurle Maraa. Merde ! Merde !

-         Ils ont dû pénétrer par des souterrains, gémit presque Cabraal. Ne restons pas ici, ils sont trop nombreux. Il faut fuir !

Le sorcier jette un regard circulaire et inquiet autour de lui. Sa face maigre et hirsute le fait ressembler à un rat pris au piège. La grande salle en forme d’étoile donne sur plusieurs tunnels ténébreux et il est presque impossible à une oreille humaine de distinguer de quel passage montent les grognements. Mais le sorcier n’est pas tout à fait humain. Il ferme les yeux, paraît encore une fois perdre conscience.

-         Par ici ! crie-t-il soudain. Le passage Nord !

A la suite de tes compagnons, tu te précipites dans le couloir sans lumière. Trois morves sont déjà à vos trousses. Ils sont étonnamment rapides, tu sens leur souffle froid et âcre dans ton dos. Ils sont sur vous. Tu te retournes, lèves et abats ton tranchoir. Tu hurles et tu dépièces, les membres boursouflés des morves tombent en giclées de pus sur les dalles. Les abominations gémissent, rampent, meurent une deuxième fois. A tes côtés, Maraa fend les ténèbres et les chairs grises de son épée, Maraa défend chèrement sa peau, sa vie, Maraa …

Maraa…

-         Maraa !

Non. Non. Tes yeux accoutumés à l’ombre saisissent l’instant où les crocs du morve s’enfoncent dans le cou d’ambre. Non. Non. L’artère palpite et se grise, les yeux de Maraa te fixent une dernière fois, les yeux de Maraa sont deux vagues claires, elle veut te dire quelque chose mais tu n’entends pas, les yeux de Maraa se ferment, s’ouvrent, ils sont deux mares noires et infectes. Tu tranches la tête bourgeon de pus du morve, son tronc égueulé vomit un jus nauséabond et visqueux, mais il est trop tard. Tu entends le sorcier, cours, il est trop tard pour elle, elle, elle c’est Maraa, Maraa, il est trop tard pour elle, elle est tombée, son corps est déjà froid sur le sol. Cours, cours. Tu te dégages de l’étreinte d’un morve, ils sont dix, cent, mille, moorrrhh tsshhookk et tu fuis. La peau du sorcier luit faiblement dans l’obscurité, tu te diriges vers lui, il n’y a plus d’autre humain que toi dans cette crypte. Tu te retournes. Tu crois la voir qui se relève à l’autre bout du couloir, au milieu des autres.

 

La région du coeur

 

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Cléo sourit, et ses dents sont parfaites, blanches, presque transparentes entre ses lèvres d’un rose pâle. Ses lèvres supérieures sont à peine trop charnues. Mais tu aimes ces lèvres-là. Tu aimes ces lèvres, parce que ce sont les siennes. Elle vient de souffler à ton visage la fumée de sa cigarette. Puis elle sourit. Cela devrait te gêner, mais cela ne te gêne pas. Tu aimes quand elle le fait, et quand en le faisant de manière si provocante, elle te regarde dans tes yeux, cela crée entre vous une forme d’intimité, une intimité très physique, le début de quelque chose, comme une histoire qui commence. Les yeux de Cléo sont bleus, d’un bleu marine qui éclaire le front blanc, la mèche noire. Tu ne crois pas à l’âme, mais ce genre d’yeux-là, les yeux de Cléo, te semblent alors comme le reflet de quelque chose qui n’existe pas.

Tu aimes son cou, si fin, si blanc, surtout quand elle penche sa tête, légèrement sur le côté. Elle pose souvent sa main sur son cou. Tu as envie de le prendre dans ta paume, de le caresser, de caresser la nuque, jusqu’à l’oreille, tu as envie de prendre son cou dans ta main et, délicatement, d’amener son visage vers le tien, ses lèvres vers les tiennes, et de l’embrasser, de l’embrasser lentement, de prendre le temps de l’embrasser. Tu ne l’as jamais embrassée. Pas encore, mais cela pourrait bien venir. Tu penses, tu penses que tu l’aimes. Peut-être bien. Tu es si bien avec elle, quand elle te regarde. Tu aimes la regarder, ses yeux, son front, son cou, sa bouche. Est-ce cela l’amitié ? L’amitié entre un garçon et une fille. Entre un homme et une femme, peut-être, finalement. Tu ne sais pas. Cléo est ton amie. Tu es le sien, elle te l’a suffisamment répété.

- Je suis bien avec toi. Je peux te dire des choses que je ne peux dire à personne. Je peux te raconter ma vie, mes problèmes, et toi, tu comprends. On est vraiment amis, Paul, pas vrai ? Je crois que c’est ça l’amitié.

- Oui. Je suis bien avec toi, aussi. Je suis ton ami, Cléo. Sois en sûr. Tu peux tout me dire.

Peut-être bien que tu mens, au fond. Mais ce n’est pas si grave. L’important, c’est qu’elle soit là. L’important, c’est que Cléo existe.

Cléo fait des études de lettres modernes. Elle est en première année. Elle aime te parler de romans, de poésie, elle te montre ses livres. Toi, tu ne comprends rien à l’art, à la littérature. Tu fais du droit, un master, déjà, le temps file. Tu voudrais être avocat. Elle s’en amuse, elle t’imite plaidant aux assises. Il n’y a aucune raison à votre rencontre. Vous ne fréquentez pas les mêmes soirées étudiantes, ce n’est pas le même monde. Les littéraires sont une fac de gauchistes. Mais tu t’en fous de la politique, tu n’as pas d’idées. Tu l’as croisée au café, un matin. Il pleuvait un peu. Le café était bondé, elle s’est assise à côté de toi. Toi, un costume et une chemise blanche, ton uniforme de juriste. Elle, un jean serré, un tee-shirt bleu clair décolleté. Tu as deviné la naissance de ses seins. A ce moment-là, il était trop tard, tu étais foutu.

- Je ne vous dérange pas ?

- Non, installe-toi, pas de souci, mais tu peux me dire tu. Je ne suis pas si vieux.

Tu as souri. Elle aussi. Et voilà, tu as vu son sourire, les dents presque transparentes sous les lèvres roses.

Elle s’est assise. Elle te demande : Tu as quel âge ?

- Vingt-deux ans. Et toi ?

- Dix-neuf.

- Tu étudies quoi ?

Voilà, c’est si banal. Vous vous êtes présentés, Paul, Cléo. Elle t’a regardé de ses yeux immenses. Tu t’y es perdu. Vous avez pris le petit déjeuner ensemble. Comme si vous étiez amants, au petit matin. Elle a dévoré deux croissants. Elle a commandé un café allongé. Tu l’as imaginée allongée, tu t’es imaginé allongé avec elle.

 

 

 

Planètes Hallucinées

 

Planètes Hallucinées planetes_hallucinees-2

 

Hiram Prove obéit, comme hypnotisé par la voix lointaine du nain. Il s’allonge, tend une main cotonneuse.

Vous allez me donner

Votre main

Seriez-vous tenté par un voyage ?

Est-ce la raison pour laquelle vous êtes ici ?

Votre main

Votre main

Ne la lâchez pas

Les yeux tout simplement

Les yeux tout simplement

Les yeux

Tes yeux s’entrouvrent sur un endroit que tu ne connais pas. Et tu es seul. Tu commences à prendre l’habitude d’être seul, mais cette expérience de l’isolement n’atténue pas pour autant l’angoisse qui germe comme une mousse noirâtre au creux de ton abdomen, et cette chose sombre et turgide grossit en toi, grossit et s’étend, t’empêche de respirer tu ouvres tes yeux en grand à présent sur l’endroit que tu ne connais pas les yeux seriez-vous tenté par un voyage tu ne connais pas cet endroit un endroit une dimension tout plutôt que de rester ici tout la raison pour laquelle tu es ici un endroit que tu ne connais pas tu es seul. Tu as du mal à respirer, peut-être est-ce qu’il n’y a pas d’oxygène dans l’espace tout est noir ce doit être l’espace. Tout est noir. Non. Il y a quelques lumières. Des étoiles peut-être. Des étoiles presque mortes. Es-tu en train de mourir ? Pas encore, non, tu n’es pas encore mort, du moins si cet endroit appartient à la vie, tu ne peux pas être mort car tu te demandes où tu es, tu n’es pas mort car tu respires, oui, tu parviens à respirer l’espace l’espace noir l’effroi la peur tu respires mais tu respires la peur. Tu le vois. Il glisse au-dessus de toi, à quelques centaines de kilomètres, peut-être bien, mais tu te doutes qu’ici les distances ne veulent pas dire grand-chose. Tu le vois qui flotte. Tu vois le madrépore filamenteux qui flotte au-dessus de toi qui flotte dans l’espace profond, la glaire luminescente que tu devines dans son canal central gigantesque tuyau de chair astrale de plusieurs kilomètres de long palpite indécemment, palpite au-dessus de toi comme un pulsar organique. Tu cherches à t’éloigner de la vision, tu te demandes si dans l’espace infini effroi peur la brasse est efficace, mais il n’y a rien à faire, tu te demandes si l’abomination ne s’approche pas de toi, peut-être t’a-t-elle vu, elle se rapproche de toi, elle se rapproche de toi, tu es une proie, une proie, et tu hurles.

 

A Noir

 

A Noir photo0244

illustration Pascal Oreggia

 

 

La pluie, inattendue, sale et noire, tombe en larges traits ininterrompus sur Kongka La, col silencieux et engoncé entre cent Léviathans pierreux, passage grisâtre à portée des nuées que quelques bunkers isolés déchirent presque, comme d’immenses dards de fer. Si Xiang Hai pouvait encore penser, il se dirait que le violent orage, loin en fait de nettoyer le no man’s land, propage plus encore la contamination, fait dégorger la mort la non mort en ruisseaux sombres et empoisonnés jusqu’aux confins de la crête, et qu’il ferait bien de s’éloigner de cette marée de pus, de cette marée de pus mortel. Mais il est trop tard. Xiang Hai ne pense plus, pas plus que ne pensent les formes obscènes et puantes qui l’accompagnent en une horde improvisée. Si Xiang Hai pense encore, ce n’est plus d’une pensée faite de phrases, mais d’un agglomérat d’images immédiates, de phonèmes hésitants, de mots morts, de mots cadavres, de sensations fugaces, comme le froid de cette eau qui, de la voute métallique que fait le ciel au-dessus des montagnes, inonde sa face purulente. Comme cette irrépressible envie qui, du fond des entrailles, remonte à sa gorge en une bile saumâtre, poussant sa gueule à s’ouvrir démesurément et à hurler douloureusement sous la pluie poisseuse. Non, Xiang Hai ne pense plus.

Xiang Hai a faim.

 

La cervelle de celui qui fut Xiang Hai, une cervelle devenue une sorte d’éponge noirâtre et puante, ne se rappelle plus sa condamnation à mort pour trafic d’éther deux ans plus tôt à Nankin. Une parodie de justice qui pourrait encore le révolter s’il avait toute sa conscience, ce serait légitime, il avait le droit pour lui. Il ne se rappelle plus non plus son simulacre d’exécution, pas plus qu’il ne se souvient de sa périlleuse arrivée la semaine passée en dirigeable dans ce contrefort secret de l’Himalaya. L’Oiseau Youan l’avait déposé en enfer, lui, pour des raisons indicibles, au milieu d’une centaine d’autres cobayes mutiques et amaigris, tout autant condamnés que lui, tout autant condamnés à mort. Condamnés comme lui à la non-mort. Son bras, à l’endroit de l’aiguille, ne lui fait plus mal. Il ne sent plus la fièvre d’ailleurs, cette fièvre qui a emporté presque tous les autres en quelques jours. Presque tous les autres. Certains se sont réveillés. Il s’est réveillé. Différent. Il s’est réveillé le premier. Il a faim. Et il sent. Il sent l’odeur de sueur et de viande, dans cette étrange tour de fer que dissimule à peine ce nuage bleu, le nuage bleu de l’éther, de l’autre côté du ravin. Les humains. Des proies. Il a déjà dans la bouche le goût de leur sang. Il entend déjà craquer leurs os sous ses dents aiguisées. Leurs os si fragiles. Leurs os emplis de moelle. Il entend le pas rapide des autres, juste derrière lui. Il est plus fort qu’eux. Plus rapide, aussi. Il est le chef de meute. Le premier. Il sera le premier au ravin, le premier encore à l’intérieur du bâtiment. Le premier à dévorer la chair des humains. Dévore dévore. Mort dévore corps. Les meilleurs morceaux, les tripes, les yeux, la moelle seront pour lui. Une fois rassasié, peut-être enfoncera-t-il son sexe durci dans la chair de l’un d’entre eux, de l’une d’entre elles qui sait, qu’il gardera en vie. Il a envie de ça, aussi.

 

Du fond de sa cellule ombreuse et turpide, plus une geôle collective en fait, qui sentait en permanence l’urine, l’excrément, la sueur, la peur, la peur de la mort, Xiang Hai avait fébrilement rédigé sa grâce et l’avait fait adresser à Frère Un. Il savait lire et écrire, et il ne voulait pas mourir. Il était innocent. Innocent. Il avait consulté le Yi-King, à l’aide de quelques allumettes calcinées et brisées, laissées par un des gardiens. Le résultat de sa divination, le dix-huitième hexagramme, figurant un plat grouillant de vers, l’avait laissé perplexe.

 

Celui qui fut Xiang Hai passe sa langue sur ses gencives en partie déchirées et prend son élan. La glaire noirâtre dans son crâne déformé calcule instinctivement, donne l’impulsion nécessaire à ses jambes torses. A ses pattes. Les autres l’observent, en retrait. Les autres grommellent. Attendent. Celui qui fut Xiang Hai bondit grotesquement au-dessus de la douve. Proies. Un éclair rouge illumine soudain sa face luisante de bave. Rouge rouge. Aveuglé, le monstre commence à grogner, puis son râle se mue en un gargouillis infâme. Sa gueule s’est ouverte en deux parties à peu près égales sous l’impact de la balle explosive, et la glaire noire, la cervelle atrocement dégénérée par la maladie se déverse en une masse visqueuse et noircie sur la pierre humide. Palpite un instant. Les autres hésitent, puis finalement reculent, grouinent encore un peu, s’évanouissent dans la nuit profonde.

 

 

 

Alma Earth

 

 

 

Alma. Il comprit qu’elle l’appelait, bien qu’elle fût encore assez loin d’elle. Une apparition tout d’abord, comme un songe imprévu, un songe qu’il aurait fait peu avant l’aube violette, un rêve d’elle. Elle l’appela encore. Allez, viens, maintenant. Viens te baigner, il n’est pas temps de parler. Il eut à peine le temps de voir son regard clair. Son visage était déjà au creux de son épaule. Je suis là. Est-ce que le reste a de l’importance ? Sa main qu’elle avait prise dans la sienne, il descendit avec elle l’obscurité des marches interminables qui menaient, à travers une végétation serrée et odorante, en contrebas de la corniche, au bord du canal, où la surface de l’Hébès, maîtrisée, assoupie, léchait la pierre sombre en vagues courtes et languides. Ils s’assirent, l’un contre l’autre, sur la grève longue et rectangulaire, la pierre retenait encore un peu la chaleur passée du soleil lointain, à présent caché de l’autre côté du monde. Ils se déshabillèrent, on y voyait peu, à peine sur le fleuve quelques reflets des lueurs de la cité. Sa cuisse nue, lisse, ambrée, ornée d’un tatouage talar’i, était contre la sienne. Il respira l’air du soir et le parfum de son corps. Il oublia un instant qu’il avait envie d’elle. Qu’il avait envie d’elle depuis des semaines, depuis le soir où elle l’avait bousculé à la sortie de la station du district 17. Ils s’étaient revus, rien que tous les deux, plusieurs fois, pour prendre un verre. Puis, du jour au lendemain, elle n’avait plus donné signe de vie.

 

Mais Alma était près de lui, simplement, et elle avait sans doute raison quand elle disait que le reste n’avait pas d’importance. Viens, nage un peu près de moi, dit-elle. Ils firent quelques brasses et le clapotement de leur nage s’éloigna peu à peu du bord où quelques rares promeneurs nocturnes s’endormaient déjà. Ils nagèrent ainsi quelques instants, côte à côte, s’éloignant dans la nuit, jusqu’à rejoindre un ilot artificiel, un pavé cubique posé là, presque au milieu du fleuve. Ce truc doit être plus gros qu’il n’en a l’air, vu la profondeur, pensa Chuck en se hissant sur la pierre glissante à la suite d’Alma. Il n’avait jamais remarqué ce tatouage auparavant, sur sa cuisse, mais il se rappela qu’il ne l’avait jamais vue nue, ni même en partie dévêtue, et c’est alors qu’il entendit la voix fiévreuse de Ryder dans son holo. Il lui disait de rappeler dès que possible, parce que ça lui semblait important, il n’oserait pas le déranger à une heure pareille. Si Ryder, qui n’appelait jamais, prenait le soin de lui laisser un message, c’est que c’était sûrement important, mais bon sang, quelle heure était-il ?

La Caravane Humaine (2)

 

Jour. Je ne suis pas parti. Peut-être demain. Je n’ai plus peur. Le bruissement de l’eau me pénètre et rafraîchit mon âme. Mon esprit est calme. Je fais corps avec le lieu, les roseaux poussés par le vent me murmurent que c’est bientôt la fin. Il fait chaud. Je reste assis de longues heures sur la berge, désormais nu.

Crépuscule. Je livre ce corps au bon plaisir de tous les êtres. Que sans cesse ils le frappent, l’outragent, le couvrent de poussière. Qu’ils le profanent, en fassent un jouet dérisoire ! Je leur donne mon corps, que m’importe ? Qu’ils lui fassent faire tous les actes qui peuvent leur être agréable ! Mais que je ne sois pour personne l’occasion d’aucun mal ! Que leur haine et leur colère même servent pour le bien de tous !

 

http://www.youtube.com/watch?v=OfowVslQBQk

 

La Nuit des Grenouilles

 

La Nuit des Grenouilles green-pond-seiho

Green Pond (Takeushi Seiho)

 

Il est tard. Il se lève très tôt demain pour aller travailler sur un chantier éloigné, aussi voudrait-il dormir. Il ne le peut pas. Le concert de croassements qui provient de la rivière baignant sa barre HLM l’en empêche.

Il est déjà une heure. Il prend sa batte de base-ball. Il a décidé de faire un génocide de grenouilles.

Il est descendu dans la rivière. L’armée d’en face est infiniment plus nombreuse, mieux camouflée, mieux entraînée. Mais il est plus grand, et a l’avantage de la surprise. Ceci rétablit l’équilibre.

Une heure dix. Les voisins qui ne dorment pas s’étonnent de ces clapotements réguliers provenant d’en bas, qui sont autant de coups de battes assénés là où l’insomniaque croit surprendre un batracien trop bruyant. Les clapotements sont de plus en plus forts, plus furieux, et le chœur des croassements diminue d’intensité. Puis vient le silence. Le silence.

Il est deux heures. L’homme épuisé par le combat, trempé jusqu’aux genoux, remonte chez lui, et se recouche dans sa gloire.

Deux heures vingt. Il aurait pu s’endormir. Il n’en est rien. Un croassement, puis deux, puis le vacarme reprend de plus belle, comme un défi lancé d’en bas pour une revanche. La bave aux lèvres, il redescend et reprend la lutte mortelle qui cette fois l’amène à l’aurore.

Cinq heures et demie. Partout dans la rivière, des petits cadavres verdâtres flottent indécemment. Il n’y a plus une grenouille vivante dans tout le voisinage. Mais il n’a pas dormi.

A quoi bon se recoucher, se demande-t-il ?  Il est tôt, il a froid. Il va devoir, déjà, se préparer pour aller au travail.

Tout à l’heure, à la pause, il aura sommeil et voudra faire la sieste.

Aux premiers jacassements, il massacrera des pies à coups de pelle.

La Caravane Humaine

 

La Caravane Humaine the-last-man-on-earth

The Last Man on Earth, 1964

 

Je me prépare un café et allume une cigarette, en résistant à l’envie de m’installer sur le balcon en pleine lumière, face à la mer. A cette heure-ci, habituellement, les toits de la cité dirigent d’un même mouvement, comme un gigantesque champ d’héliotropes urbains, leurs panneaux solaires vers l’est, éclairant alors en un bref éclair la Méditerranée de cent mille reflets. J’attends en vain cet instant, désormais. Mais un parfum de figuier me vient, comme un lointain souvenir. J’ai dégotté dans l’appartement du dessous (grand désordre, odeur épouvantable dont je n’ai pu déterminer l’origine), un plexi ancien modèle mais qui fonctionne encore, très faiblement. Malgré des tentatives répétées sur plusieurs heures, il ne m’a malheureusement pas été possible de me connecter au réseau, et mon espoir fébrile d’obtenir quelques nouvelles moins désespérantes que ce qu’il nous a été donné de vivre ces dernières semaines a vite été déçu. Rien non plus sur le mur-écran, complètement noir, ni sur la vieille radio, si ce n’est une plainte chuintante et stressante.

 

L’intégralité de cette nouvelle est publiée en numérique par Rebelle Editions :

http://rebelleeditions.com/BOUTIQUE2/index.php?route=product/product&path=91&product_id=106

 

 

 

Correspondance

 

Correspondance milano_centrale_coul

 

Maintenant le quai est vide

presque vide, seulement moi

la gare est un ciel gris

la rame partie avec toi

a emporté nos nuits d’été

et tes seins et tes reins

la fumée de la cigarette

que tu soufflais sur mon visage

le goût du vin en août

ton sourire de nacre

et tout ce qui en moi était plein

m’a quitté avec toi

 

 

Cabraal l’aventureux (épisode 11)

 

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1 Drul, mois de Fournaises, Année 1163

Ces dernières heures ont été un véritable cauchemar. Pour commencer, nous n’avons jamais retrouvé la sortie. Nous avons décidé de camper dans une sorte de grande salle au milieu de laquelle croupissait une mare noirâtre (enfin, ici, tout ce qui n’est pas noir est noirâtre). Lamentable erreur ! C’est là que la boucherie a commencé. Les Téniarks ne sont malheureusement pas qu’une légende pour sales gosses. L’un d’eux, un spécimen d’au moins dix mètres de long, aux crocs effilés comme des sabres, a dévoré Aphrodisia en deux bouchées. Sous mes yeux. La pauvre a juste eu le temps de pousser un râle, un son curieux d’ailleurs, presque comme un orgasme. L’habitude sans doute. Après, ce fut assez confus, je dois dire. Peut-être que l’endroit, finalement assez bas de plafond, n’était pas le mieux indiqué pour une boule de feu. Mais la magie est un art complexe, et la perfection n’est pas de ce monde. Enfin, je regretterai mes fidèles compagnons.

 

3 Vénères, mois de Mortelune, Année 1163

Il est toujours douloureux d’être le dernier survivant d’une quête, surtout lorsque nous laissons derrière nous les corps affreusement déformés d’êtres aimés et partis trop tôt. Les choses se présentent mal. Je n’ai toujours pas retrouvé la sortie (et j’ai même peur de m’être enfoncé davantage, si j’en juge à l’odeur). Je n’ai plus rien à manger… Mais après tout, ces champignons à la forme étrange, ramassés par Ragnarok (qui semble sortir de sa léthargie au bon moment) feront peut-être bien l’affaire. Le goût n’est pas mauvais, quoiqu’un arrière goût désagr…

 

Post-scriptum de Ragnarok

Pff, il a encore pris du poids, le Cabraal. Lui qui prétendait être affûté  comme jamais pour cette aventure. Tu parles. J’ai quand même traîné le corps jusqu’au dehors de la caverne, ça m’a paru plus digne comme fin de le jeter dans la Sil, cette rivière où il aimait tant se baigner. Quant à ce grimoire qui commence à me brûler les pattes, eh bien, je compte le proposer à la bibliothèque du village. J’en tirerai bien un verre d’hydromel et un vieux bout de fromage. Adieu, mon vieux Cabraal ! Je t’aimais bien, au fond. Tu étais un mauvais mage, mais tu étais un bon maître.

 

Cabraal l’aventureux (épisode 10)

 

Cabraal l'aventureux (épisode 10) goya-saturne-devorant-ses-enfants

Saturne dévorant ses enfants (Goya, 1819-1823)

 

20 Sévères, mois de Courtenuit, Année 1163

 

A mesure que nous descendons, il fait de plus en plus noir et de plus en plus chaud. Arrivés tout au fond, des runes posées là par d’anciens voyageurs nous font saisir la triste vérité… Nous sommes bel et bien dans le trou du cul d’Orcus ! Orcus le démon gigantesque, qui roupille là depuis des siècles, roulé en boule dans cette montagne creuse presque trop petite pour lui, le postérieur malencontreusement tourné vers l’entrée… Tout s’éclaire à présent !

Nous convenons tous qu’il faut sortir d’ici (tous sauf Samkhya, notre voleuse, qui s’est apparemment déjà éclipsée avec les lettres de change ardument  négociées à Palabre pour salaire de notre mission).

Cabraal l’aventureux (épisode 9)

 

Cabraal l'aventureux (épisode 9) frazetta-femme-au-serpent

Femme au serpent (Frazetta)

 

19 Vénères, mois de Courtenuit, Année 1163

Le problème, c’est qu’une fois de plus, j’ai mal choisi mes compagnons d’aventure : un exorciste psychorigide (mais ne le sont-ils pas tous plus ou moins, pour croire à ce qu’ils font ?), une prêtresse nymphomane, un guerrier psychopathe, un éclaireur schizophrène…et j’en passe. Heureusement, mon brave Finadel est là, mon si aimable confrère sorcier, sa conversation toujours étrange et son exquise bouilloire à thé me permettent de ne pas sombrer dans une dépression totale.

Pour résumer la situation, nous nous sommes enfoncés dans les sombres et fétides cavernes du mont Shorkosh (les cavernes, elles, ne montent pas, mais descendent !) Les habitants, sombres, poilus, écailleux, se sont rapidement révélés très impolis, et Furlord, notre guerrier, a dû à regret procéder à leur extermination systématique.

Nous progressons.

 

Evaporata

 

Evaporata turner_1843_approach_to_venice_jpg

Approach to Venice (Turner, 1843)

 

Venise, un monde entre deux mondes, un pont jeté par des marchands d’or ou de rêves entre Orient et Occident, entre réalité et irréalité, une ville évaporée, déjà morte et embaumée mais qui se donne en représentation et joue à ne pas le savoir. Dans ce théâtre de songes, Paul passe avec Hélène trois longues semaines qui, dans sa mémoire altérée par la persistance de certaines sensations, telle vision crépusculaire de la lagune, tel moment de recueillement dans le ghetto, lui paraîtront plus tard une année, trois longues semaines qui leur donnent pour le moment à s’apprivoiser encore.

« Tu ne me connais pas réellement, et tu ne me connaîtras jamais vraiment », lui dit Hélène, dont les yeux d’émeraude revêtent alors de manière inattendue un sombre voile de mystère. Son avertissement semble à Paul, dans des proportions indéfinies, en partie inspiré, peut être de manière inconsciente, par l’atmosphère d’étrangeté qui plane sur l’endroit, mais lui parait en partie sincère, et il en éprouve une inquiétude confuse, comme si un jeu agréable s’achevait, comme s’il risquait de perdre ce qui ne lui semble désormais plus possible que l’on détache de lui, un sentiment de plénitude, un amour, un autre lui-même.

(R)hommes

 

(R)hommes  roms

(photo Paul Sjazner)

 

A la porte des villes

ni dedans ni dehors

puisant parfois à la fontaine

rentrant le soir à leurs voitures

là-bas

immobiles

en poche quelques pièces de cuivre

celles dont on ne se sert pas

et que l’on donne

sous leurs chaussures

de la poussière des routes

et des rêves d’or

faits d’une autre langue

et qu’ils taisent

 

Pikadon

 

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Nagasaki, 9 août 1945

 

Lumière

aveuglement de la cité

cœur d’été calciné

déchirement du ciel

tonnerre et souffle

fusion de la peau et des os

et poussière

et obscurité

- brûlante obscurité

qui s’évanouit

peu à peu

dans une pâleur nouvelle

quelques cerisiers noirs dessinent des ombres allongées

sur des écoliers absents mis en rangs deux par deux


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A Propos

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