La région du coeur

 

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Cléo sourit, et ses dents sont parfaites, blanches, presque transparentes entre ses lèvres d’un rose pâle. Ses lèvres supérieures sont à peine trop charnues. Mais tu aimes ces lèvres-là. Tu aimes ces lèvres, parce que ce sont les siennes. Elle vient de souffler à ton visage la fumée de sa cigarette. Puis elle sourit. Cela devrait te gêner, mais cela ne te gêne pas. Tu aimes quand elle le fait, et quand en le faisant de manière si provocante, elle te regarde dans tes yeux, cela crée entre vous une forme d’intimité, une intimité très physique, le début de quelque chose, comme une histoire qui commence. Les yeux de Cléo sont bleus, d’un bleu marine qui éclaire le front blanc, la mèche noire. Tu ne crois pas à l’âme, mais ce genre d’yeux-là, les yeux de Cléo, te semblent alors comme le reflet de quelque chose qui n’existe pas.

Tu aimes son cou, si fin, si blanc, surtout quand elle penche sa tête, légèrement sur le côté. Elle pose souvent sa main sur son cou. Tu as envie de le prendre dans ta paume, de le caresser, de caresser la nuque, jusqu’à l’oreille, tu as envie de prendre son cou dans ta main et, délicatement, d’amener son visage vers le tien, ses lèvres vers les tiennes, et de l’embrasser, de l’embrasser lentement, de prendre le temps de l’embrasser. Tu ne l’as jamais embrassée. Pas encore, mais cela pourrait bien venir. Tu penses, tu penses que tu l’aimes. Peut-être bien. Tu es si bien avec elle, quand elle te regarde. Tu aimes la regarder, ses yeux, son front, son cou, sa bouche. Est-ce cela l’amitié ? L’amitié entre un garçon et une fille. Entre un homme et une femme, peut-être, finalement. Tu ne sais pas. Cléo est ton amie. Tu es le sien, elle te l’a suffisamment répété.

- Je suis bien avec toi. Je peux te dire des choses que je ne peux dire à personne. Je peux te raconter ma vie, mes problèmes, et toi, tu comprends. On est vraiment amis, Paul, pas vrai ? Je crois que c’est ça l’amitié.

- Oui. Je suis bien avec toi, aussi. Je suis ton ami, Cléo. Sois en sûr. Tu peux tout me dire.

Peut-être bien que tu mens, au fond. Mais ce n’est pas si grave. L’important, c’est qu’elle soit là. L’important, c’est que Cléo existe.

Cléo fait des études de lettres modernes. Elle est en première année. Elle aime te parler de romans, de poésie, elle te montre ses livres. Toi, tu ne comprends rien à l’art, à la littérature. Tu fais du droit, un master, déjà, le temps file. Tu voudrais être avocat. Elle s’en amuse, elle t’imite plaidant aux assises. Il n’y a aucune raison à votre rencontre. Vous ne fréquentez pas les mêmes soirées étudiantes, ce n’est pas le même monde. Les littéraires sont une fac de gauchistes. Mais tu t’en fous de la politique, tu n’as pas d’idées. Tu l’as croisée au café, un matin. Il pleuvait un peu. Le café était bondé, elle s’est assise à côté de toi. Toi, un costume et une chemise blanche, ton uniforme de juriste. Elle, un jean serré, un tee-shirt bleu clair décolleté. Tu as deviné la naissance de ses seins. A ce moment-là, il était trop tard, tu étais foutu.

- Je ne vous dérange pas ?

- Non, installe-toi, pas de souci, mais tu peux me dire tu. Je ne suis pas si vieux.

Tu as souri. Elle aussi. Et voilà, tu as vu son sourire, les dents presque transparentes sous les lèvres roses.

Elle s’est assise. Elle te demande : Tu as quel âge ?

- Vingt-deux ans. Et toi ?

- Dix-neuf.

- Tu étudies quoi ?

Voilà, c’est si banal. Vous vous êtes présentés, Paul, Cléo. Elle t’a regardé de ses yeux immenses. Tu t’y es perdu. Vous avez pris le petit déjeuner ensemble. Comme si vous étiez amants, au petit matin. Elle a dévoré deux croissants. Elle a commandé un café allongé. Tu l’as imaginée allongée, tu t’es imaginé allongé avec elle.

 

 

 

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