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Archives pour juillet 2013

A Noir

 

A Noir photo0244

illustration Pascal Oreggia

 

 

La pluie, inattendue, sale et noire, tombe en larges traits ininterrompus sur Kongka La, col silencieux et engoncé entre cent Léviathans pierreux, passage grisâtre à portée des nuées que quelques bunkers isolés déchirent presque, comme d’immenses dards de fer. Si Xiang Hai pouvait encore penser, il se dirait que le violent orage, loin en fait de nettoyer le no man’s land, propage plus encore la contamination, fait dégorger la mort la non mort en ruisseaux sombres et empoisonnés jusqu’aux confins de la crête, et qu’il ferait bien de s’éloigner de cette marée de pus, de cette marée de pus mortel. Mais il est trop tard. Xiang Hai ne pense plus, pas plus que ne pensent les formes obscènes et puantes qui l’accompagnent en une horde improvisée. Si Xiang Hai pense encore, ce n’est plus d’une pensée faite de phrases, mais d’un agglomérat d’images immédiates, de phonèmes hésitants, de mots morts, de mots cadavres, de sensations fugaces, comme le froid de cette eau qui, de la voute métallique que fait le ciel au-dessus des montagnes, inonde sa face purulente. Comme cette irrépressible envie qui, du fond des entrailles, remonte à sa gorge en une bile saumâtre, poussant sa gueule à s’ouvrir démesurément et à hurler douloureusement sous la pluie poisseuse. Non, Xiang Hai ne pense plus.

Xiang Hai a faim.

 

La cervelle de celui qui fut Xiang Hai, une cervelle devenue une sorte d’éponge noirâtre et puante, ne se rappelle plus sa condamnation à mort pour trafic d’éther deux ans plus tôt à Nankin. Une parodie de justice qui pourrait encore le révolter s’il avait toute sa conscience, ce serait légitime, il avait le droit pour lui. Il ne se rappelle plus non plus son simulacre d’exécution, pas plus qu’il ne se souvient de sa périlleuse arrivée la semaine passée en dirigeable dans ce contrefort secret de l’Himalaya. L’Oiseau Youan l’avait déposé en enfer, lui, pour des raisons indicibles, au milieu d’une centaine d’autres cobayes mutiques et amaigris, tout autant condamnés que lui, tout autant condamnés à mort. Condamnés comme lui à la non-mort. Son bras, à l’endroit de l’aiguille, ne lui fait plus mal. Il ne sent plus la fièvre d’ailleurs, cette fièvre qui a emporté presque tous les autres en quelques jours. Presque tous les autres. Certains se sont réveillés. Il s’est réveillé. Différent. Il s’est réveillé le premier. Il a faim. Et il sent. Il sent l’odeur de sueur et de viande, dans cette étrange tour de fer que dissimule à peine ce nuage bleu, le nuage bleu de l’éther, de l’autre côté du ravin. Les humains. Des proies. Il a déjà dans la bouche le goût de leur sang. Il entend déjà craquer leurs os sous ses dents aiguisées. Leurs os si fragiles. Leurs os emplis de moelle. Il entend le pas rapide des autres, juste derrière lui. Il est plus fort qu’eux. Plus rapide, aussi. Il est le chef de meute. Le premier. Il sera le premier au ravin, le premier encore à l’intérieur du bâtiment. Le premier à dévorer la chair des humains. Dévore dévore. Mort dévore corps. Les meilleurs morceaux, les tripes, les yeux, la moelle seront pour lui. Une fois rassasié, peut-être enfoncera-t-il son sexe durci dans la chair de l’un d’entre eux, de l’une d’entre elles qui sait, qu’il gardera en vie. Il a envie de ça, aussi.

 

Du fond de sa cellule ombreuse et turpide, plus une geôle collective en fait, qui sentait en permanence l’urine, l’excrément, la sueur, la peur, la peur de la mort, Xiang Hai avait fébrilement rédigé sa grâce et l’avait fait adresser à Frère Un. Il savait lire et écrire, et il ne voulait pas mourir. Il était innocent. Innocent. Il avait consulté le Yi-King, à l’aide de quelques allumettes calcinées et brisées, laissées par un des gardiens. Le résultat de sa divination, le dix-huitième hexagramme, figurant un plat grouillant de vers, l’avait laissé perplexe.

 

Celui qui fut Xiang Hai passe sa langue sur ses gencives en partie déchirées et prend son élan. La glaire noirâtre dans son crâne déformé calcule instinctivement, donne l’impulsion nécessaire à ses jambes torses. A ses pattes. Les autres l’observent, en retrait. Les autres grommellent. Attendent. Celui qui fut Xiang Hai bondit grotesquement au-dessus de la douve. Proies. Un éclair rouge illumine soudain sa face luisante de bave. Rouge rouge. Aveuglé, le monstre commence à grogner, puis son râle se mue en un gargouillis infâme. Sa gueule s’est ouverte en deux parties à peu près égales sous l’impact de la balle explosive, et la glaire noire, la cervelle atrocement dégénérée par la maladie se déverse en une masse visqueuse et noircie sur la pierre humide. Palpite un instant. Les autres hésitent, puis finalement reculent, grouinent encore un peu, s’évanouissent dans la nuit profonde.

 

 

 

Alma Earth

 

 

 

Alma. Il comprit qu’elle l’appelait, bien qu’elle fût encore assez loin d’elle. Une apparition tout d’abord, comme un songe imprévu, un songe qu’il aurait fait peu avant l’aube violette, un rêve d’elle. Elle l’appela encore. Allez, viens, maintenant. Viens te baigner, il n’est pas temps de parler. Il eut à peine le temps de voir son regard clair. Son visage était déjà au creux de son épaule. Je suis là. Est-ce que le reste a de l’importance ? Sa main qu’elle avait prise dans la sienne, il descendit avec elle l’obscurité des marches interminables qui menaient, à travers une végétation serrée et odorante, en contrebas de la corniche, au bord du canal, où la surface de l’Hébès, maîtrisée, assoupie, léchait la pierre sombre en vagues courtes et languides. Ils s’assirent, l’un contre l’autre, sur la grève longue et rectangulaire, la pierre retenait encore un peu la chaleur passée du soleil lointain, à présent caché de l’autre côté du monde. Ils se déshabillèrent, on y voyait peu, à peine sur le fleuve quelques reflets des lueurs de la cité. Sa cuisse nue, lisse, ambrée, ornée d’un tatouage talar’i, était contre la sienne. Il respira l’air du soir et le parfum de son corps. Il oublia un instant qu’il avait envie d’elle. Qu’il avait envie d’elle depuis des semaines, depuis le soir où elle l’avait bousculé à la sortie de la station du district 17. Ils s’étaient revus, rien que tous les deux, plusieurs fois, pour prendre un verre. Puis, du jour au lendemain, elle n’avait plus donné signe de vie.

 

Mais Alma était près de lui, simplement, et elle avait sans doute raison quand elle disait que le reste n’avait pas d’importance. Viens, nage un peu près de moi, dit-elle. Ils firent quelques brasses et le clapotement de leur nage s’éloigna peu à peu du bord où quelques rares promeneurs nocturnes s’endormaient déjà. Ils nagèrent ainsi quelques instants, côte à côte, s’éloignant dans la nuit, jusqu’à rejoindre un ilot artificiel, un pavé cubique posé là, presque au milieu du fleuve. Ce truc doit être plus gros qu’il n’en a l’air, vu la profondeur, pensa Chuck en se hissant sur la pierre glissante à la suite d’Alma. Il n’avait jamais remarqué ce tatouage auparavant, sur sa cuisse, mais il se rappela qu’il ne l’avait jamais vue nue, ni même en partie dévêtue, et c’est alors qu’il entendit la voix fiévreuse de Ryder dans son holo. Il lui disait de rappeler dès que possible, parce que ça lui semblait important, il n’oserait pas le déranger à une heure pareille. Si Ryder, qui n’appelait jamais, prenait le soin de lui laisser un message, c’est que c’était sûrement important, mais bon sang, quelle heure était-il ?



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